Lire entre les lignes : comment les principes du « facile à lire » façonnent une éducation civique inclusive à l’ère numérique

Imaginez un adulte invité à un atelier civique dans sa ville. Il arrive motivé, curieux, peut-être un peu incertain. Puis les supports sont distribués : des paragraphes denses, un vocabulaire technique, de longues phrases qui semblent se refermer sur elles-mêmes, et quelque chose se ferme doucement. Pas la porte, qui reste ouverte. Mais la possibilité d’une participation véritable.

Ce scénario n’est pas rare. Selon le Programme de l’OCDE pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC), en moyenne 20 % de la population adulte de l’UE présente de faibles compétences en lecture et en numératie, avec des chiffres en nette hausse chez les adultes plus âgés, les migrants et les personnes issues de milieux socio-économiquement défavorisés (EAEA, 2013). Une lecture plus large des mêmes données révèle que 49 % des adultes âgés de 16 à 65 ans dans les pays participants n’atteignent pas un niveau de littéracie satisfaisant ; défini comme la capacité à comprendre, évaluer, utiliser et s’engager avec des textes écrits afin de participer à la société (OCDE, 2013). Et le PIAAC va plus loin encore, montrant une relation claire entre les niveaux de littéracie et la vie civique : les adultes ayant de faibles compétences en lecture sont nettement moins susceptibles de déclarer un sentiment d’efficacité politique, de faire confiance aux institutions ou de voter (OCDE, 2013). Le message est inconfortable mais clair : la littéracie n’est pas simplement un enjeu d’apprentissage. C’est un enjeu de démocratie.

C’est le défi que relève le projet CITRUS. En combinant art, réalité augmentée et éducation non formelle, CITRUS vise à développer les compétences civiques des adultes dans cinq pays européens : littéracie médiatique, diversité culturelle, prise de décision éthique et capacité à s’engager dans la vie démocratique. Mais une ambition aussi large ne peut avoir de sens que si les outils qu’elle produit sont accessibles à tous, y compris aux nombreux adultes qui trouvent difficile de naviguer dans des contenus écrits complexes. C’est là qu’interviennent les principes du « Facile à Lire » et du « Langage Clair » — non pas comme une note technique, mais comme un engagement fondamental.

Le langage clair est une façon d’écrire qui utilise un vocabulaire courant, des phrases courtes et une structure claire afin que les lecteurs puissent comprendre le contenu dès la première lecture (EPALE, 2024). Cela ne signifie pas simplifier les idées, mais respecter le lecteur suffisamment pour communiquer clairement.

La conférence « Clear Writing for Europe 2023 » à Bruxelles a précisément avancé cet argument à l’échelle européenne, appelant les administrations publiques à simplifier leur langage afin que tous les citoyens puissent participer plus pleinement à la vie démocratique. Le « Facile à Lire » va plus loin, en appliquant des règles de mise en forme plus structurées — une idée par phrase, des visuels de soutien, des espaces généreux — élaborées en collaboration directe avec des personnes présentant des handicaps intellectuels. Les deux approches reposent sur la même conviction : la responsabilité de la compréhension appartient à l’auteur, pas au lecteur. Un contenu inaccessible n’est jamais neutre. Il exclut.

CITRUS prend cela au sérieux dans la pratique. L’outil phare du projet, l’application Civic Art Heritage Gallery, sera disponible en six langues et comprendra une version intégrale en « Facile à Lire » de tout son contenu : descriptions d’œuvres, matériaux pédagogiques, instructions, enquêtes. Elle est conçue pour satisfaire les Directives pour l’accessibilité des contenus Web (WCAG), et la boîte à outils pour éducateurs inclura des conseils concrets à destination des praticiens sur la manière de produire des contenus accessibles pour les adultes en difficulté de lecture.

Les enjeux sont particulièrement élevés dans l’éducation civique. Contrairement à de nombreux autres domaines, les sujets civiques — droits, démocratie, contestation, médias — sont couramment communiqués dans un langage qui suppose un lecteur déjà informé et déjà engagé. Il en résulte un paradoxe silencieux : les personnes qui ont le plus besoin d’éducation civique sont celles qui ont le moins de chances d’y accéder au vu de la façon dont elle est dispensée. Les recherches ont constamment montré que l’apprentissage chez les adultes peut accroître la confiance, favoriser la coopération civique et renforcer les attitudes démocratiques (Feinstein et al., 2008), mais seulement lorsque l’apprentissage lui-même est véritablement accessible. L’analyse des données PIAAC par l’EAEA ajoute un autre niveau d’urgence, décrivant un cercle vicieux difficile à rompre : les adultes peu lettrés sont moins susceptibles de s’engager dans l’apprentissage, ce qui entraîne un déclin de leurs compétences, rendant tout engagement futur encore plus difficile. Une éducation civique accessible et bien conçue peut interrompre ce cycle, mais seulement si l’accessibilité est intégrée dès le départ, et non ajoutée comme une réflexion après coup.

La technologie est de plus en plus un allié dans ce travail. L’article EPALE note que l’intelligence artificielle offre désormais de réelles possibilités pour élargir l’utilisation du langage clair à grande échelle, tout comme les outils de traduction ont élargi l’accès multilingue aux ressources (EPALE, 2024). Des projets Erasmus+, comme Text it Easy et Simpl4All, explorent déjà cette intersection. Au sein de CITRUS, le choix de la réalité augmentée comme médium principal est en soi une décision d’accessibilité : en combinant texte, image, son et interactivité, elle crée de multiples points d’entrée pour les apprenants qui pourraient avoir du mal avec les formats uniquement textuels.

L’EAEA identifie trois scénarios qui menacent l’Europe si la littéracie des adultes n’est pas prise en charge : une Europe d’adultes aux compétences inégales, une Europe de groupes socialement exclus et une Europe de citoyens passifs (EAEA, 2013). Les principes du « Facile à Lire » et du « Langage Clair » ne résoudront pas à eux seuls ces défis. Mais ils représentent quelque chose d’essentiel : un refus de concevoir l’éducation civique pour un lecteur idéal imaginaire, et un engagement à atteindre les êtres humains réels, divers et imparfaits qui composent la société européenne. La décision du projet CITRUS d’intégrer l’accessibilité à chaque niveau de sa conception est, en ce sens, un acte politique autant que méthodologique. Une éducation civique qui ne peut être lue par tous n’est pas véritablement une éducation civique.

Références

EAEA (2013). PIAAC – OECD Survey of Adult Skills: A Wake-Up Call for Europe! Brussels: EAEA.

EPALE (2024, May 21). Facilitating access to knowledge and culture using plain language and artificial intelligence. https://epale.ec.europa.eu/en/blog/facilitating-access-knowledge-and-culture-using-plain-language-and-artificial-intelligence

Feinstein, L., Budge, D., Vorhaus, J. and Duckworth, K. (2008). The social and personal benefits of learning. London: Centre for Research on the Wider Benefits of Learning.

OECD (2013). Skilled for Life? Key Findings from the Survey of Adult Skills. Paris: OECD.

Preston, J. and Feinstein, L. (2004). Adult Education and Attitude Change – Report No. 11. London: Centre for Research on the Wider Benefits of Learning.